Les défenseurs des traditions niçoises

Face à la modernité et à l’urbanisation du territoire qu’on peut dater de l’arrivée du chemin de fer à Nice en 1865, au cosmopolitisme d’une ville dont l’économie est exclusivement fondée sur le tourisme international, des voix s’élèvent pour défendre une « identité » niçoise, notamment linguistique et culturelle : valorisation de l’idiome niçois par le lexicographe Antoine-Léandre Sardou (1803-1894) fondateur de « l’école Bellanda », création de Nice Historique en 1898, de l’Armanac Nissart en 1903, de l’Acadèmia nissarda par Henri Sappia en 1904, du comité des traditions niçoises en 1921…

Identité politique également lorsqu’en 1923 le comité des traditions niçoises érige, place Sincaire, un monument à Catherine Ségurane, la mythique blanchisseuse qui aurait repoussé 380 ans plus tôt les assaillants franco-turcs.

Sur ce terrain favorable, en 1924, Paul Pellat-Finet, industriel-papetier avenue des Diables-bleus à Nice, fonde la Fédération des associations régionales (FAR), qui regroupe quarante amicales originaires des provinces de France et de l’Empire, et qui bénéficie de généreuses subventions municipales permettant l’organisation, chaque année, à Nice, des fêtes des provinces françaises et du folklore international, au printemps avant-guerre, puis en juillet : les groupes niçois y prennent part : la « Ciamada nissarda » fondée en 1925 par Jouan Nicola, « Nice la Belle » de Francis et Francine Gag à partir de 1956.

Grammaire de l’idiome niçois par A. Sardou, 1882.

Les membres du comité des traditions niçoises dans la voiture de M. Gaglio. Debout près de la portière et du drapeau niçois, Menica Rondelly (L’Éclaireur du dimanche, mai 1922).

Caricature des membres du comité des traditions niçoises par le dessinateur Jan. En haut, au centre, Menica Rondelly (L’Éclaireur du dimanche, août 1925).

Fête des provinces françaises à Nice (Le Petit Niçois, 12 avril 1936).

La Ciamada nissarda aux Arènes de Cimiez, mai 1972. Photo Ville de Nice (Archives Nice Côte d’Azur, 860 W 1972)

Le théâtre dialectal

En 1926, Gustav-Adolf Mossa et Barthélemy Marengo créent la compagnie « Barba Martin » en hommage au Teatrino Martiniano fondé par Eugène Emanuel en 1844. À partir de 1933, des dissensions se font jour dans la troupe et les proches du Félibrige (Francis et Piérine Gagliolo, Raoul Vidone, Raoul Civalleri) quittent le Barba Martin.

En 1936, Francis Gag (1900-1988) fonde sa propre troupe qui entend « maintenir et illustrer le dialecte niçois, faire revivre les anciennes coutumes de Nice et de la région niçoise, par la représentation d’œuvres anciennes et nouvelles écrites dans ce dialecte et inspirées des traditions locales et de l’esprit du terroir ».

Après le grand succès de Calena, la compagnie s’impose dans le paysage du théâtre nissart en reprenant différentes piécettes et chansons niçoises de l’avocat Louis Genari et des classiques de la « Barba Martin », puis avec des créations originales, sur les scènes du Studio Molière, de l’Artistique, de la salle Bréa, puis, après 1963, au théâtre municipal du Vieux-Nice. F. Gag est élu Majoral du Félibrige en 1960 (Cigalo de Camp-Cabèu), ce qui donne à ses œuvres et à la troupe de théâtre une visibilité non négligeable au sein du milieu littéraire occitan. C’est aussi l’heure de gloire de sa virulente commère (« pastrouillère ») « Tanta Vitourina » et de son inséparable compère Titoun (joué par Joseph Augier), sur Radio-Nice puis sur Radio Monte-Carlo jusqu’en 1969.

Affiche du Roi Carnaval de Gustav-Adolf Mossa par le « théâtre de Barba Martin », juin 1925 (Archives Nice Côte d’Azur, 7 Fi 1257).

Caricature de la troupe de Barba Martin, L’Éclaireur du dimanche, 1er juin 1924.

Représentation de Calena supplément de L’Éclaireur du dimanche Noël 1936.

Francis Gag au théâtre du Vieux-Nice, 1983. Cliché Ville de Nice (Archives Nice Côte d’Azur, fonds du service photographique municipal).

Focus : Menica Rondelly, le barde niçois

François-Dominique Rondelly (1854-1935) voit le jour rue Droite et fait ses études au lycée de Nice, avant de s’engager, en septembre 1870, dans la légion garibaldienne.

On le retrouve ensuite fabricant de savon, représentant en vins puis employé à la bibliothèque municipale et enfin au muséum d’histoire naturelle.

Il fonde en 1903 l’Académie Rancher et on lui doit plusieurs centaines de chansons dont Nissa la Bella, des pièces de théâtre, des couplets pour le Carnaval, des articles dans La Ratapignata, « hebdomadaire dialectal satirique, humoristique, artistique et littéraire » fondé en 1900, etc.

Le comité « Les Amis du Vieux-Nice » lui fait, en 1934, élever un bas-relief, sur la place Sainte-Claire. Une montée, partant de la place Sainte-Claire, porte son nom.

Détail du médaillon figurant sur la tombe de Menica Rondelly au cimetière du Château, 1935. Cliché Ville de Nice, Éric Bertino, 2020

Détail du médaillon figurant sur la tombe de Menica Rondelly au cimetière du Château, 1935. Photo Ville de Nice, Éric Bertino, 2020.

Chansons et proverbes par Menica Rondelly (Archives Nice Côte d’Azur, fonds Montelatici)

Chansons et proverbes par Menica Rondelly (Archives Nice Côte d’Azur, fonds Montelatici).

Deux poignées de chansons par Menica Rondelly (Archives Nice Côte d’Azur, fonds Montelatici)

Deux poignées de chansons par Menica Rondelly (Archives Nice Côte d’Azur, fonds Montelatici).

Détail du médaillon figurant sur la tombe de Menica Rondelly au cimetière du Château, 1935. Cliché Ville de Nice, Éric Bertino, 2020

Bas-relief offert par Les Amis du Vieux-Nice à Menica Rondelly, place Sainte-Claire, 1934. Photo Ville de Nice, Éric Bertino, 2020.

Tombe de Menica Rondelly au cimetière du Château, 1935. Cliché Ville de Nice, Éric Bertino, 2020

Tombe de Menica Rondelly au cimetière du Château, 1935. Photo Ville de Nice, Éric Bertino, 2020.

Nissa la Bella, sérénade par Menica Rondelly (Archives Nice Côte d’Azur, fonds Montelatici).

Focus : Nissa la bella

Cette sérénade est l’œuvre du chansonnier niçois Menica Rondelly (1854-1935) et a été créée le 14 juillet 1903.

Rondes, mâts et guirlandes dans chaque quartier

En février 1907, le chansonnier Menica Rondelly et le journaliste Léon Barbe cherchent à faire revivre la tradition des Mais : le journal organise donc un concours entre les quartiers, doté d’un prix et relayé dans L’Éclaireur de Nice et son supplément hebdomadaire illustré, L’Éclaireur du dimanche.

Un comité de quartier se constitue pour organiser un Mai sur chaque place de la ville avec décoration, guirlandes et élection d’une reine et de ses dauphines. Les décorations de ces Mais de quartiers sont parfois intemporelles (corbeilles de fleurs, éventails, moulins, lanternes, etc.) mais peuvent être, à l’instar des chars de carnaval, satiriques telles le « Relèvement du franc » du comité de la rue François-Guisol en 1926 – alors que Raymond Poincaré prend la Présidence du Conseil en pleine crise monétaire.

L’Éclaireur de Nice ne survit pas à la Seconde guerre mondiale et, avec le journal, le concours des Mais de quartiers disparaît.

Focus : Raoul Dufy et le Mai du Vieux-Nice

Une œuvre très connue léguée au musée des Beaux-Arts de Nice par Émilienne, veuve du peintre normand Raoul Dufy (1877-1953), représente la « maison de la Treille » à l’angle des rues François-Zanin et Saint-Augustin, dans le Vieux-Nice, lors de la fête des Mai au tout début des années 1930.

Native de Nice, montée à la capitale, la petite Émilienne Brisson (1880-1962) était devenue le modèle de l’artiste avant de lui faire découvrir sa ville natale où le couple vit entre 1925 et 1929, et est enterré, au cimetière de Cimiez, non loin du Jardin des Arènes.

C’est le temps des Mais de quartiers avec les concours de décorations primés par le quotidien niçois L’Éclaireur de Nice et du Sud-Est et son supplément dominical L’Éclaireur du dimanche.

Le Mai à Nice par Raoul Dufy, 1930-1933, huile sur toile, legs Émilienne Dufy en 1962, N.Mba 5608, musée des Beaux-Arts Jules Chéret, Nice. Photo Muriel Anssens © Ville de Nice, musée des Beaux-Arts Jules Chéret.

Rosières et reines des Mais

Es la Saison d’amour e de la Capelina,
Es Nissa, che dai « Mai », prouclama la Regina !
Menica Rondelly, mai 1922

 

L’institution des rosières a été codifiée chez les Francs, au VIe siècle, par saint Médard, évêque de Noyon, dont la sœur, Médrine, aurait été la première rosière. Les terres de langue d’oc et l’Espagne avaient également leurs rosières, traditionnellement élues le 1er mai : habillée de blanc, entourée de ses demoiselles d’honneur, la jeune fille qui passait pour la plus jolie et pour la plus sage de la paroisse présidait, du haut d’une estrade enguirlandée, aux réjouissances, aux jeux et tournois populaires, dont elle couronnait les vainqueurs. On l’appelait la « Maïa » ou la « Mavo », c’est-à-dire la reine de Mai.

Après la Première guerre mondiale, alors que la France est touchée par la mode des concours de reines de beauté, la finale du concours organisé par Le Journal de M. de Walleffe a lieu en avril 1921 à Nice. En réaction contre cette impudeur venue d’Amérique depuis la capitale, le quotidien niçois L’Éclaireur de Nice et du Sud-Est entend relancer l’ancienne coutume des « Maïa », tombée en désuétude, et organise un concours de « Roses » ou « Reines des Mais ».

L’opération est reprise dans les années 1930 sous l’égide du comité des fêtes dans le cadre de la « Grande Fête niçoise du Printemps » au jardin Albert-Ier. La tradition de la Reine des Mais, qui s’était étiolée après-guerre, a été relancée en 2014.

Mlle Néri, candidate du comité Meyerbeer, mai 1922 (Eclaireur du Dimanche)

Josette Néri, candidate du comité Meyerbeer, en blanc, mai 1922 (L’Éclaireur du dimanche).

Le jury des roses de Mais. Au deuxième rang, on reconnaît Menica Rondelly (L’Éclaireur du dimanche, mai 1921).

Les candidates au concours 1922 de l’Eclaireur de Nice, en blanc ou en costume niçois (Eclaireur du Dimanche)

Les candidates au concours 1922 de l’Éclaireur de Nice, en blanc ou en costume niçois (L’Éclaireur du dimanche).

Josette Néri, candidate du comité Meyerbeer, en costume niçois, mai 1922 (L’Éclaireur du dimanche).

Fernande Grasso, reine du comité de la rue Trachel, juin 1935 (Eclaireur du Dimanche) 9

Fernande Grasso, reine du comité de la rue Trachel, juin 1935 (L’Éclaireur du dimanche).